La fabrication de mes flutes par étapes

La Récolte

Mes bambous sont récoltés chaque hiver, à la bonne lune dans différentes bambouseraies.

Lors de mes voyages, j’essaye de faire des récoltes dès qu’il m’est possible.

Récoltes à Kochi – Shikoku – Japon en 2010

C’est un moment de contact avec la plante que j’apprécie beaucoup; peu de luthiers peuvent récolter eux-même leur bois de lutherie.

La connaissance de la plante est importante pour pouvoir récolter les chaumes qui donneront le meilleur bois :

il s’agit de couper les cannes adultes (4 à 5 ans) ayant poussé dans les bonnes conditions (pas trop d’eau et de nutriments pour une fibre plus dense car ayant poussé plus lentement)

Pour les Shakuhachi, il me faut déterrer le pied de bambou en creusant et coupant le réseau très dense de racines pour pouvoir atteindre le rhizome environ 20 cm sous terre. C’est une opération assez physique dans laquelle il ne faut pas endommager le pied. Il est très difficile de trouver à la fois le bon diamètre avec le bon nombre de nœuds pour faire un Shakuhachi dans la tonalité voulue.

Récolte de Phillostachys Viridiglaucescens en Vendée hiver 2011

Bambouseraie en vendée
Bambouseraie en Vendée
Dans un vieux cimetière de Shikoku (Japon 2010)
Dans un vieux cimetière de Shikoku (Japon 2010)

Traitements et séchage

La question des traitements après récolte est primordiale pour obtenir un bois de bonne qualité acoustique et limiter le nombre de fentes pendant le séchage.

Pour cela, de nombreuses méthodes existent, il est impossible d’en isoler une meilleur que les autres car elles donnent des résultat différents d’une espèce à l’autre.

C’est un travail d’expérimentations qui est propre à chaque facteur de flutes.

Parmis ces méthodes, nous avons le chauffage (méthode Japonaise dite « Aburanuki« ) sur un lit de braise, le traitement par le soleil (très répandue en Asie) suivi de trempages (radeaux de bambous dans les rivières) en eau douce ou salée, les cuissons (four, étuve, fumage, sable chauffé…).

Je pratique et expérimente chaque année une combinaison de  ces méthodes.

L’idée de ces traitements étant d’éliminer l’amidon contenu dans la partie intérieure de la fibre pour éviter les attaques d’insectes et de densifier la fibre en agissant sur la silice contenue dans la partie extérieure du bambou pour en faire un bois dur et vibrant.

Puis le séchage permet l’évacuation de toute l’humidité contenue dans le bambou; plus il est long mieux c’est. Les bambous sont stockés à l’air libre mais à l’abri du soleil et des intempéries.

Le processus de traitements et séchage de mes bambous prend 3 à 5 ans.

Préparation du bambou

Le premier travail du bambou consiste à en percer les parois internes sans toutefois les ouvrir complètement ni trop poncer la perce car les irrégularités propre à chaque bambou en font sa singularité acoustique.

Le pied est plein, il est percé avec une mèche à main et élargi à la râpe. les racines sont nettoyées et poncées. Le pied du bambou avec ses racines est pour moi comme le visage de la flute, son esthétique exprime beaucoup de choses !

Beaucoup de temps est accordé à observer le bambou, son diamètre et la répartition des nœuds; le mesurer afin de déterminer la tonalité (et donc la longueur) la plus adaptée.

La colonne d’air est prête, il ne lui manque plus qu’un résonateur pour la faire vibrer…

L’embouchure – Utaguchi

Pour faire sonner une flute, il faut un résonateur c’est à dire ce qui va faire entrer l’air en vibration dans la colonne d’air (le tube), transformer le souffle en son.

Pour le Shakuhachi, l’embouchure est une encoche pratiquée dans un des nœuds du bambou. Le biseau ainsi formé est traditionnellement renforcé d’un insert en corne de buffle, parfois en ivoire. l’insertion de cette pièce est un travail de précision; son style détermine l’école à laquelle appartient le fabricant : Kinko (triangulaire) Tozan (arrondi).

Une fois cette opération réalisée, on à une première note, la fondamentale déterminée par la longueur du tube.

Il s’agit alors d’affiner cette première note le Ro qui détermine la tonalité. Pour ce faire, on peut soit raccourcir le tube en coupant l’extrémité (mais on cherche à conserver un certain nombre des premiers nœuds du pied) soit on joue sur l’ouverture à l’extrémité soit l’on coupe la flute en deux partie pour ajuster à la bonne longueur.

Nakatsuki – Réalisation du joint

Il est assez rare de trouver un morceau de bambou avec les proportions idéales pour placer les trous et l’embouchure au bon endroit par rapport au nœuds et que la longueur corresponde à la tonalité souhaitée.

Les shakuhachi sont donc souvent réalisés en deux parties assemblée par un joint de type tenon/mortaise entièrement réalisé en bambou. Cela permet à la fois d’ajuster la longueur et de travailler plus confortablement la perce.

Nobe kan : flute en une seule pièce

Nakatsuki kan : flute en deux parties

Le joint étant réalisé au milieu de l’instrument entre les troisième et quatrième trous, il ne permet pas d’ajuster l’accord de l’instrument.

Cette partie du bambou étant fragilisée, elle est renforcée par des ligatures. plusieurs couches de laque Urushi sont appliquées pour parfaire l’étanchéité.

Presque tous les Ji-ari sont en deux parties.

la plupart de Ji-nashi sont en une partie.

Accordage

L’accordage des shakuhachi se fait en deux temps :

Perce des trous de jeu

Les cinq trous sont placés selon les calculs puis percés petits dans un premier temps et agrandis pour arriver à la note voulue. on peut équilibrer les harmoniques (2ème et 3ème octave) en agrandissant vers le haut ou le bas ou en évasant le trou à l’intérieur.

Avec de la chance, la configuration naturelle de la perce du bambou va donner un résultat homogène sur toute la tessiture mais c’est très rare. Chaque flute nécessite alors des ajustements de la perce pour équilibrer chaque note en volume, stabilité, timbre, justesse…

Cette deuxième phase est beaucoup plus longue (on peut y passer beaucoup plus de temps que sur l’ensemble des autres étapes de fabrication !)

Travail de la perce

La configuration de la perce d’un Shakuhachi s’approche de celle des flutes à bec; c’est à dire que depuis l’embouchure, le tube est relativement cylindrique puis conique inversé jusqu’à un point et s’évasant au niveau du pied.

Ces paramètres de perce sont cruciaux dans la cohérence acoustique de chaque instrument. Quand la perce naturelle du bambou ne correspond pas à ces critères, il faut la modifier par suppression ou ajout de matière aux nœuds de vibration de chaque note.

Dès lors, deux approches diffèrent :

Pour les Ji-nashi on ne travaille qu’en ouvrant peu à peu la perce pour équilibrer l’ensemble (dans le cas de Ji-mori, on ajoute juste quelques points de Ji aux points clés)

Pour les Ji-ari, l’ensemble de la perce est modelé avec du Ji (mélange de poudre calcaire, d’eau et de laque Urushi) puis retravaillé sur mesures avec des gauges calibrées.

L’enduit Ji est appliqué en de nombreuses couches nécessitant plusieurs jours de séchage et successivement poncées pour modeler peu à peu la perce aux proportions désirées.

Durant tout ce processus, la flute est beaucoup jouée pour évaluer au fur et à mesure les améliorations de chaque note et sa jouabilité générale. Une bonne connaissance du jeu de l’instrument est indispensable pour maitriser cette étape de la fabrication.

Parfois, quand j’ai l’impression de ne plus avancer, je laisse la flute de côté pour la reprendre des semaines voire des mois après attendant la bonne intuition qui fera progresser l’instrument !

Quand on estime que le résultat est homogène on passe alors à l’étape du laquage.

Laquage – Urushi

Le fait de laquer l’intérieur (et anciennement même parfois l’extérieur) du shakuhachi le protège de l’humidité, des moisissures, le rend plus solide et enrichi grandement le timbre et la réponse de la flute lui donnant plus de brillant.

La laque Japonaise Urushi est végétale, issue de la sève d’un Sumac (Rhus vernicifera) appliquée en plusieurs couches successivement polies, elle devient extrêmement dure et imperméable.

L’urushi a la particularité de durcir à la chaleur et à l’humidité; les flutes fraichement laquées sont donc placées en étuve (furo lit. « le bain ») chaque couche nécessitant jusqu’à une semaine de séchage.

Il existe différents types de laque, brute, transparente, avec pigments, filtrée, enrichie en huile… chacune convenant à différentes étapes du processus de laquage.

Je ne travail l’Urushi que depuis 2017; c’est presque un nouveau métier qu’il me faut apprendre à maitriser !

Il faut savoir que certaines personnes présentent des allergies cutanées plus ou moins sévères à l’urushiol. Ces allergies ne se déclarent que si la laque n’est pas complètement durcie. Au moindre signe d’irritation après avoir joué d’une flute neuve laquée, il faut se nettoyer correctement les mains et la bouches avec du savon puis l’intérieur de la flute avec du dégraissant.

Ligatures

Les ligatures servent à prévenir ou réparer l’apparition de fentes sur le bambou qui demeure, même après des années un matériau vivant susceptible de réagir à des changements de température ou d’humidité.

En réparation

De manière générale, les ligatures ne sont appliquées sur le shakuhachi que pour réparer des fissures elles peuvent être faite avec différents matériaux et différentes techniques.

Selon l’esthétique Wabi-Sabi japonaise, une flute réparée avec des ligatures est anoblie par les marques de l’usure et du temps qui passe nous rappelant ainsi l’impermanence des choses.

On voit souvent les meilleurs flutes de maitres toutes saucissonnées par différentes réparations racontant chacune l’histoire de l’instrument.

En prévention

Je pose des ligatures préventives systématiquement sur le joint Nakatsuki des flutes en deux parties. Elles sont incrustées dans le bambou puis laquées à l’urushi et recouvertes d’une finition en rotin filé à la main d’à peine 1mm. cette technique traditionnelle est longue et très minutieuse

Sur les modèles de méditation et d’étude, des ligatures préventives sont posées aux extrémités du bambou.